Il pleut. Je n'ai pas de parapluie et l'eau coule sur mon visage. C'est le premier jour de notre semaine théâtre. Je n'ai pas envie de passer la semaine au sein de cette troupe. Je n'ai ma place nulle part. Je rigole, j'échange quelques sourires, quelques mots parfois, mais cela ne va jamais plus loin. Ils s'amusent, ils rient et je me sens bête au milieu d'eux. Pourtant lorsque j'arrive devant les portes closes, j'embrasse tout le monde avec un grand sourire. Oui, je suis aussi impatiente que toi que ça commence. Oui, je suis heureuse d'être là. Non, je n'ai pas encore le trac. Mince, j'ai oublié un costume. Oui, j'ai pensé à tes lunettes pour la dernière scène. On ouvre la salle. Je me fond dans l'euphorie générale. Je vais bien. Ou du moins, j'en ai l'air. Chacun court à la recherche d'une belle place dans les loges. Je les suis bêtement avec une esquisse de sourire sur les lèvres.
Le comédien et la chorégraphe qui dirigent le spectacle sont enfin là. On est tous assis sur la scène et on les écoute. Aujourd'hui, c'est le filage. Derniers réglages, derniers changements, la pression commence à monter. On encaisse les critiques sans broncher, on essaie de s'améliorer, on est à fond. Je suis à fond. J'aime mon rôle. Je n'ai que quelques phrases, mais je les dis avec les trippes. Dans quelques instants, c'est à nous. La pièce des autres est sur le point de se terminer. Je me concentre et je fais le vide dans ma tête. Noir. On entre lentement en scène. La lumière nous aveugle. On avance sur la scène, on pose le texte, on joue, on n'est plus nous mêmes, on devient nos personnages. C'est presque terminé. Je suis allongée par terre et j'ai des frissons. La musique s'arrête. Noir. On sort de scène en courant pour laisser la place aux autres. Première répétition, je me sens complètement vidée.
Une fois changée, mais pas tout à fait remise de mes émotions, une fille me demande : « Tu peux aller voir dans les loges si tu trouves mon costume ? Tu vois lequel c'est ? La longue veste noire. » Bien sûr. Elle me répond que c'est adorable et je me dirige vers les escaliers qui montent aux loges. Je suis encore dans un état second après avoir joué ma scène. Je pousse les portes des loges, recherchant mécaniquement son costume que je ne trouve pas. Dans l'avant dernière loge, sa veste est posée sur une chaise. Je m'en empare et je me dirige vers la porte quand dans le miroir, je le vois. Un garçon qui a la tête entre les mains, comme si elle allait exploser. Je me retourne et je demande simplement : « Tu vas bien ? » Il relève la tête et me regarde. C'est la première fois qu'on me regarde avec autant d'intensité. Ses yeux bruns, presque noirs se plongent dans les miens. Un frisson me parcourt lentement. Il doit avoir mon âge, mais pas plus. Ses cheveux sont tout ébouriffés, ce qui lui donne l'air gentil. Habillé en costar cravate, il ne s'est pas changé depuis sa scène. Je le regarde sans pouvoir définir ce que je ressens. Il dit simplement : « Referme la porte. » Je ne sais pas si je dois rester à l'intérieur de la loge ou sortir. J'ai envie de rester, de m'assoir à côté de lui et de poser ma main sur son épaule, mais je ne le fais pas et je finis par le laisser seul.